OPEP: accord simple ou marche vers un quatrième choc pétrolier? (Par Dr Nasser Keïta)

nasserNous entamons notre discussion d’aujourd’hui sur les accords de l’OPEP et ses conséquences économiques, par une approche très pédagogique sans recours aux modèles macroéconométriques, ceci pour permettre une meilleure lecture et utilisation du contenu de notre texte par toutes les catégories sociales y compris les néophytes, notre objectif est de mieux vulgariser la culture économique et contribuer au renforcement des capacités.

Le même thème est traité de manière plus quantitative au laboratoire de Recherche Économique, et est mis à la disposition des Étudiants, des chercheurs économistes, Universités et autres grandes écoles.
1) Quels sont les termes de l’accord conclu à Vienne par l’OPEP ?
Les limites de production prévues par l’accord touchent 11 des 14 pays membres de l’OPEP, les trois cas spécifiques étant :
• l’Indonésie qui a suspendu son adhésion à l’OPEP pour ne pas avoir accepté une baisse de sa production ;
• le Nigéria et la Libye, deux pays dont la production a baissé récemment, compte tenu des troubles intérieurs.
Pour les autres membres de l’OPEP, la répartition apparente semble équitable puisqu’elle se fonde sur un pourcentage de réduction de l’ordre de 4,8 % de la production, soit 1,2 Mb/j au total à partir de janvier 2017. L’effort le plus important de réduction, de l’ordre de 0,5 Mb/j, est de ce fait réalisé par l’Arabie saoudite, compte tenu de son niveau de production de 10,5 Mb/j.
Mais il faut rentrer dans le cœur de l’accord pour comprendre que l’Iran a été favorisé. Pour calculer la baisse de production des différents pays membres, la référence retenue est en effet la production du mois d’octobre issue de « sources secondaires » et non pas des données directes des pays. Seule l’Iran a bénéficié de la référence la plus favorable (données directes) avec un volume de 3,97 Mb/j retenu (contre un niveau de 3,69 Mb/j selon les sources secondaires). La baisse de 4,8 % aboutit donc à un plafond de production en janvier 2017 de 3,79 Mb/j, soit une baisse fictive de 0,18 Mb/j et une hausse effective de 0,1 Mb/j. Un compromis a donc été trouvé pour ce pays qui souhaitait que sa production remonte à 4 Mb/j. L’Arabie saoudite voulait absolument trouver cet accord que Téhéran présente comme une victoire.
L’Irak, qui souhaitait ne pas avoir de contrainte sur sa production, n’a pas bénéficié d’un traitement aussi favorable.2) Comment l’OPEP est-elle parvenue à cet accord malgré les dissensions internes ?
L’OPEP a réussi à définir l’accord du pragmatisme. Jusqu’à présent, l’Arabie saoudite et ses alliés du Golfe donnaient le ton au sein de l’OPEP. Les autres pays apparaissaient en ordre dispersé. Cette réunion a montré que les lignes avaient bougé. Les discussions ont été très difficiles et il n’était pas évident qu’elles débouchent sur un accord.
Les contraintes budgétaires ont à l’évidence pesée afin de faciliter le compromis. Dès le mois d’avril, l’Arabie saoudite avait affirmé sa volonté de ne pas être le seul à réduire sa production et de partager le fardeau. L’enjeu principal était d’inclure dans cet accord les deux autres grands producteurs, l’Irak et l’Iran, et bénéficier par ailleurs d’un soutien des producteurs non-OPEP.
Il faut souligner que l’accord conclu à Vienne est purement pétrolier, avec l’objectif de soutenir les prix du pétrole. Les enjeux géopolitiques sont ainsi mis de côté comme ce fut souvent le cas en période difficile pour l’OPEP. L’Arabie saoudite est encore parvenue à ses fins, mais avec l’aide de l’Algérie qui a fait un travail de négociation très intense. Le Comité de Haut niveau, mis en œuvre après la réunion d’Alger de septembre 2016, a notamment travaillé sur des bases techniques et a probablement permis d’aplanir les tensions.
3) Quel impact pourrait avoir cet accord sur les cours du brut ?
Suite à l’annonce de l’accord, les cours du brut sont remontés de près de 46 $ à 50 $ le baril, soit de presque 10%. La réduction de production pourrait être très importante si les pays non-OPEP se joignent à l’accord de Vienne mais cela reste incertain. Même cette seule baisse de production de 1,2 Mb/j de l’OPEP pèsera fortement pour rééquilibrer le marché en 2017.
Avant la réunion, nous anticipions pour 2017 des prix moyens de 40 à 50 $/b sans accord et de 50 à 60 $/b en cas d’accord. De nombreux aléas vont jouer mais cette deuxième fourchette est envisageable si cet accord est effectivement mis en place et respecté, sauf problème géopolitique majeur…
L’Iran et l’Irak pourraient être tentés de dépasser leurs quotas s’ils disposent d’excédents mais les conséquences en termes de prix seraient défavorables, ce qui devrait limiter ces velléités de dépassements. Il y aura une revue au bout de 6 mois pour savoir si un prolongement de l’accord de l’OPEP est envisagé.
4) Quelle réaction peut-on attendre des grands producteurs n’appartenant pas à l’OPEP ?
L’OPEP indique attendre un effort de réduction de production de 0,6 Mb/j de la part des pays hors OPEP mais il n’y a aucune garantie pour le moment. Une réunion devrait notamment réunir à ce sujet la Russie, l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan le 9 décembre prochain à Doha.
Le discours de la Russie est un peu ambigu sur la possibilité de participer à un accord. Les autorités ont évoqué un gel du niveau de production en 2017 au niveau de 2016 mais elles n’ont pas forcément les moyens d’intervenir sur leurs compagnies. La Russie y a intérêt pour des raisons budgétaires.
Pour les États-Unis, un seul critère pèse sur les décisions : la rentabilité des futurs développements. L’accord est donc favorable pour les producteurs américains s’il permet d’avoir un prix du baril supérieur à 50 $. L’incertitude sur la viabilité de l’accord est peut-être leur principale interrogation puisqu’il faut des conditions de prix durables pour investir.
La hausse de production américaine pourrait intervenir fin 2017, avec des progressions annuelles de 0,5 à 1 Mb/j, suivant le niveau de l’activité de forage. Cela pèsera à nouveau à la baisse sur les cours et les huiles de schiste américaines joueront ainsi un rôle de plafond pour les prix.
L’OPEP a conclu le 30 Novembre 2016 à Vienne un accord visant à limiter sa production globale de pétrole brut à un niveau de 32,5 millions de barils par jour (Mb/j) à partir du 1er janvier 2017. Cet engagement correspond à l’effort envisagé lors de la réunion d’Alger de septembre 2016 et doit permettre d’accélérer la remontée des cours du pétrole.

EST-CE UN CHOC PÉTROLIER ?

La première réponse est non au vu de celle que l’on peut donner à un choc pétrolier.
Un « choc pétrolier » est un phénomène de hausse brutale du prix du pétrole ayant une incidence négative sur la croissance économique mondiale. Selon les économistes, deux chocs pétroliers ont marqué l’histoire du XXe siècle : le premier en 1973, le second en 1979.
Depuis plus d’un siècle, le pétrole est l’un des moteurs fondamentaux de la croissance économique mondiale, d’où son surnom « d’or noir ». Le pétrole est utilisé directement ou indirectement dans un grand nombre de processus de production industrielle et de transport. Les variations de son prix ont donc un impact marqué sur la conjoncture économique. L’impact s’avère d’autant plus important qu’il n’existe pas de « bien de substitution de court-terme » au pétrole, c’est-à-dire de produit différent pouvant répondre rapidement aux mêmes besoins à un prix plus faible.
Les chocs pétroliers ont donc profondément affecté les économies à l’échelle mondiale.
Par extension, certains économistes spécialistes, journalistes, et hommes politiques considèrent l’augmentation des prix du pétrole à partir de la seconde moitié des années 2000, et son paroxysme en 2008, comme le troisième choc pétrolier.

Une explication économique simplifiée

Les facteurs explicatifs d’un choc pétrolier sont multiples et varient d’une crise à l’autre. Le déséquilibre entre l’offre et de la demande ainsi que les tensions géopolitiques constituent les deux grandes variables explicatives des variations du prix du pétrole.
Un choc pétrolier peut être dû à plusieurs facteurs.
Un « choc d’offre », qui lui même peut être du à :
• une crise politique ou un conflit armé dans un pays ou un ensemble de pays producteurs ou de transit, telle la crise de 1973 mais aussi la révolution iranienne de 1979, suivie de la guerre ente Iran et Irak ;
• une baisse volontaire de l’offre des pays producteurs.
Une augmentation non anticipée de la demande des pays consommateurs. C’est ce que l’on appelle un « choc de demande ». L’augmentation des cours du pétrole en 2008 peut être considérée comme un choc de demande.

Les conséquences principales

• une hausse du niveau général des prix du fait de l’omniprésence des produits pétroliers dans l’économie des pays industrialisés (carburants des véhicules particuliers, carburants des véhicules de transport, carburants des machines agricoles et industrielles, pétrochimie, etc.);
• une diminution de l’activité économique consécutive à une déstabilisation économique liée aux transferts monétaires massifs des pays importateurs de pétrole vers les pays exportateurs que provoque la hausse des prix du brut.
A l’inverse, un contre-choc pétrolier est une baisse brutale du prix du pétrole. Celle-ci intervient pour les raisons opposées à celle du choc.

Fonctionnement technique ou scientifique

1973 : le premier choc pétrolier
La croissance économique fulgurante observée au cours des années 50-60 dans la plupart des pays industrialisés repose, entre autres, sur l’accès à un pétrole abondant et bon marché. Pendant les années 1960, la demande pétrolière croît de plus de 7% par an. Dès 1972, la production de pétrole aux Etats-Unis atteint ce que les experts désignent comme un « pic pétrolier », c’est-à-dire le point de production maximale. Afin de pallier ce manque, les Etats-Unis importent une quantité toujours croissante de pétrole, notamment extrait au Moyen-Orient.
En parallèle à cette augmentation de la demande mondiale, l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) formée en 1960 se réunit en 1970 et 1971 afin de revaloriser le prix du pétrole. L’union de ces grands pays producteurs au sein d’un cartel accroît considérablement leur pouvoir de marché sur la fixation des quantités mises en vente ainsi que sur le prix du baril.
Le 6 octobre 1973, l’Etat d’Israël est attaqué par une coalition d’Etats Arabes menée par l’Egypte et la Syrie. Cette guerre est prétexte à l’augmentation des prix du baril de brut décidée par l’OPEP en réponse au soutien de certains pays occidentaux à Israël. Lors de la conférence de Koweït le 19 octobre 1973, l’OPEP décide une augmentation de 70% des prix du baril et quelques jours plus tard une réduction mensuelle de 5% de la production pétrolière. L’OPEP stabilise ensuite les prix moyens du brut autour de 12 $ de l’époque par baril, quatre fois le niveau d’avant la crise de 3 $.

1979 : le second choc pétrolier

La situation politique au Moyen-Orient se tend à nouveau à la fin des années 1970, notamment du fait des agitations révolutionnaires en Iran. Afin de se prémunir contre d’éventuels troubles, les compagnies pétrolières des pays consommateurs accroissent leur demande auprès des pays producteurs afin de constituer des stocks. Concomitamment à cette hausse de la demande, l’Arabie Saoudite décide de diminuer sa production de 1 million de barils par jour afin de réduire l’offre.
La révolution iranienne éclate fin 1978 et aboutit le 11 janvier 1979 à la chute du Shah. C’est le point de départ du choc pétrolier. La dégradation des relations entre l’Iran et l’Irak débouche sur une guerre de 1980 à 1988. La déstabilisation de ces deux grands pays producteurs de pétrole entretient les tensions sur le marché pétrolier au début des années 80. Au plus haut le baril de brut atteint 39 dollars soit, en tenant compte de l’inflation, l’équivalent de 100 dollars de 2008. Ce choc pétrolier entraînera le monde dans une crise économique jusqu’en 1982.
2008 : le troisième choc pétrolier ?
L’expression « troisième choc pétrolier » est utilisée par certains journalistes, économistes et hommes politiques pour désigner une augmentation des cours en 2008 initiée entre 2003 et 2005. Le « choc pétrolier » de 2008 est différent des deux précédents :
• il n’est pas dû à une crise de l’offre causée par des instabilités géopolitiques, mais à un surcroît de demande ;
• il est étalé sur plusieurs années, contrairement aux chocs ponctuels de 1973 et 1979. L’augmentation du prix du pétrole a l’amplitude des chocs précédents mais pas leur concentration dans le temps.
Sans facteur déclencheur ponctuel, la question de sa nature même se pose : choc pétrolier ou fluctuation conjoncturelle ?
Après avoir stagné à 20-25 dollars entre 1986 et 2003, le baril s’apprécie peu à peu sous l’effet de l’accroissement de la demande des pays émergents, notamment de la Chine et de l’Inde.
Les incertitudes quant à l’implication militaire des Etats-Unis en Irak ainsi que la spéculation à la hausse sur le prix du pétrole ont pour effet de renforcer cette dynamique.
Il faut également noter que les annonces de raréfaction des ressources pétrolières peuvent maintenir une tension sur le prix du baril, en faisant craindre une possible pénurie.

Enjeux par rapport à l’énergie

Conséquences économiques :
Un choc pétrolier engendre d’abord un ralentissement de la croissance : une spirale négative s’amorce, par laquelle les ménages consomment moins, ce qui entraine une diminution de la production des entreprises. Ce ralentissement est source d’une augmentation du chômage et donc par effet de chaine d’une baisse encore accrue du pouvoir d’achat et ainsi de suite. Ces périodes de crise pétrolières peuvent donc engendrer des périodes de récession durant lesquelles le PIB (Produit Intérieur Brut) des pays ralentit sa croissance ou même diminue.

Choc de 1973

Entre octobre 1973 et janvier 1974, le prix du baril de brut est multiplié par quatre, passant de 2,3 $ à 11,6 $ (l’équivalent de 50 $ constants de 2008). L’augmentation du prix du pétrole orchestrée par l’OPEP engendre un ralentissement de la croissance mondiale et un accroissement de l’inflation.
Les déficits commerciaux extérieurs des pays occidentaux se creusent, tout comme les déficits budgétaires que les gouvernements consentent afin d’amortir les effets du choc. On assiste à une période de « stagflation » alliant faible croissance et augmentation rapide des prix.

Choc de 1979

Le prix du baril passe de 13 $ en 1978 à 30 $ en 1980 (l’équivalent de 100 $ constants de 2008). Les revenus pétroliers de l’O.P.E.P. sont, en dollars courants, multipliés par plus de 36. En 1980, ils atteignent 275 milliards de dollars. L’augmentation du coût de l’énergie cause le même effet de ralentissement économique que celui observé lors du choc de 1973.

« Choc » de 2008

L’augmentation des cours se poursuit jusqu’à atteindre un pic record de 144,27 $ à New-York le 2 juillet 2008. Les conséquences à moyen terme de l’augmentation du prix du pétrole dans les années 2000 sont encore difficiles à évaluer, notamment à cause de la crise financière qui s’est déclarée fin 2008.
Deux variables peuvent influencer l’évolution du prix du pétrole : le taux de change et le taux d’inflation.
• Le pétrole est côté en dollars. Son prix perçu dépend directement du taux de change entre le dollar et la monnaie locale. Un baril à 100 dollars coûte par exemple :
• 133 euros dans le cas d’un taux de change de 0,75 (0,75 dollars pour 1 euro):
• 100 euros dans le cas d’une parité euro/dollar (1 dollar pour 1 euro);
• 80 euros dans le cas d’un taux de change de 1,25 (1,25 dollars pour 1 euro).
• Si l’on compare les prix du pétrole entre deux années différentes, l’inflation doit être prise en compte. A titre d’exemple, le prix « courant » du baril en 1979 est d’environ 35 dollars, en revanche si l’on tient compte de l’inflation, son prix « constant » en dollars de 2009 est de 90 dollars.
Conséquences sur le secteur énergétique
Les deux plus grandes zones de consommation de pétrole lors des deux premiers chocs pétroliers sont les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest.
Les mesures prises par les pays victimes des chocs pétroliers de 1973 et 1979 concernent essentiellement les énergies fossiles. Des programmes d’exploration pétrolière hors du Moyen-Orient sont lancés, notamment en Mer du Nord, en Alaska et en Afrique de l’Ouest afin de diversifier les sources d’approvisionnement en or noir. Le charbon et le gaz, des ressources matures et rapidement disponibles, sont mises à contribution afin de pallier les insuffisances énergétiques. Des centrales nucléaires sont également construites, notamment en France, aux Etats-Unis et au Japon.
En mettant en lumière la sensibilité géopolitique du Moyen-Orient ainsi que le pouvoir de marché dont dispose le cartel de l’OPEP, les chocs pétroliers des années 70 poussent les pays à diminuer leur consommation et à trouver de nouvelles sources d’énergies. Des programmes de recherche sur les énergies alternatives sont financés. C’est à cette période que l’on assiste à la naissance, entre autres, des filières solaire et éolienne. Trop coûteuses, ces technologies sont pour la plupart mises de côté après le contrechoc pétrolier de 1985. L’augmentation du prix du pétrole dans les années 2000 relance toutefois ces énergies alternatives.
Consommation de pétrole par région en millions de barils par jour (© BP Statistical Review of World Energy June 2010) : La consommation mondiale de pétrole a chuté de 1,2 millions de barils par jour. Il s’agit d’une deuxième baisse consécutive et comme pour la production de pétrole, la plus forte baisse depuis 1982.
Pétrole et macroéconomie : voies de transmission
Les publications sur le sujet permettent d’avoir une vision relativement claire des voies que peuvent emprunter les chocs pétroliers pour se propager dans l’économie. En effet, les cours pétroliers peuvent avoir un impact sur l’activité économique par diverses voies de transmission existantes.
a- Tout d’abord, l’on peut mentionner l’effet d’offre basique, qui stipule que la hausse des prix du pétrole est une indication du tarissement d’un élément de base de la production. Les autres coûts (et notamment les salaires) ne reculant pas immédiatement, le coût de production global s’accroît. La production se trouve ainsi réduite (Brown et Yücel, 1999 ; Abel et Bernanke, 2001), ce qui se solde par un ralentissement de la croissance de la production et de la productivité.
b- Deuxièmement, la hausse des prix du pétrole dégrade la balance commerciale des pays importateurs nets vis-à-vis des exportateurs nets d’or noir (Dohner, 1981). Les entreprises et les ménages voient ainsi leur pouvoir d’achat ponctionné dans les pays importateurs nets de pétrole ainsi qu’à l’échelle mondiale, un transfert de richesse qui s’effectue en faveur des pays exportateurs nets. Ce mécanisme a toutefois été́ remis en question par un certain nombre d’auteurs (Abeysinghe, 2001). En effet, la cherté du pétrole affecte les économies ouvertes à la fois directement et indirectement. L’effet indirect se propage par l’intermédiaire des partenaires commerciaux du pays.
L’exemple donné par Abeysinghe est celui de la Malaisie, de l’Indonésie et de Singapour. La Malaisie et l’Indonésie sont des exportateurs nets de pétrole et des partenaires commerciaux majeurs de Singapour, lui-même importateur d’or noir. Tandis que le niveau élevé des cours pétroliers freine la croissance du PIB de Singapour, la Malaisie et l’Indonésie, avec des recettes d’exportation en hausse, récoltent les fruits de la situation. Leurs importations depuis Singapour en sont donc favorisées.
Ainsi, le bilan de la hausse pétrolière sur ce dernier dépend de l’ampleur de ces effets directs et indirects. Plus précisément, il dépend de la manière dont les économies exportatrices de pétrole décident d’employer leurs revenus supplémentaires.
c- Troisièmement, une augmentation des cours pétroliers entraîne une augmentation de la demande monétaire (Pierce et Enzler, 1974 ; Mork, 1994). L’incapacité des autorités monétaires à répondre à la demande croissante de liquidités en augmentant la masse monétaire entraîne une hausse des taux d’intérêt et un ralentissement de la croissance économique (Brown et Yücel, 2002).
d- Quatrièmement, une envolée des prix pétroliers alimente l’inflation. Cette dernière peut s’accompagner d’effets de second tour et déboucher sur une spirale haussière prix-salaires (…).
e- Cinquièmement, une hausse du pétrole peut avoir des effets défavorables sur la consommation et les investissements. La consommation en pâtit du fait de sa corrélation positive avec le revenu disponible et les investissements du fait de la hausse des coûts que doivent supporter les entreprises.
f- Sixièmement, le modèle de réallocation sectorielle dresse un mécanisme explicatif différent de l’impact des chocs pétroliers. Si le renchérissement du pétrole se prolonge, il peut entraîner une modification de la structure de production et ainsi affecter le taux de chômage (…).
En effet, il diminue la rentabilité́ des secteurs très consommateurs de pétrole et peut inciter les entreprises à adopter et mettre au point de nouvelles méthodes de production moins gourmandes en or noir. Au final, certains secteurs ressortent gagnants et d’autres perdants. Cette redistribution des cartes entraîne une réallocation du capital et de la main d’œuvre entre les secteurs, qui peut à terme affecter le taux de chômage (Loungani, 1986).
Pour toutes ces raisons, les prix pétroliers peuvent affecter l’activité économique.

Un inévitable choc d’offre négatif

Le premier choc pétrolier en 1973 avait pris par surprise les gouvernants et les économistes. Trop habitués à des décennies de politiques keynésiennes de gestion de la demande et trop préoccupés par la hausse récente de l’inflation, les uns et les autres ont mal compris que ce choc pétrolier aurait de fortes conséquences sur l’offre des entreprises. On sait bien maintenant, en particulier depuis les travaux de Bruno et Sachs (1985), qu’un choc pétrolier est avant tout un choc d’offre.
La hausse du prix de l’input pétrole augmente les coûts de production des entreprises et les amène à réduire leur production, voire à disparaître pour celles qui ne peuvent supporter la hausse de leurs coûts.
C’est la baisse de la production, plus que la répercussion de la hausse du prix du pétrole sur le niveau général des prix qu’il faut tenter de limiter. La réponse de politique économique n’avait pas été très performante sur ce point en 1974-1976 puisqu’elle avait commencé par mettre l’accent sur le risque inflationniste avant de tenter de soutenir l’activité.
Le soutien de l’activité ne peut pourtant avoir qu’une efficacité́ limitée en présence d’un pur choc d’offre.
Il peut, à court terme, empêcher une baisse brutale de l’activité dans des secteurs particulièrement exposés et freiner la contagion d’un secteur à l’autre. Mais il ne doit pas masquer la nécessité́ d’un ajustement de la structure productive. La hausse du prix du pétrole augmente les coûts de production et réduit ainsi les capacités des économies à créer ou, plus exactement, à distribuer des richesses.
La question est de savoir qui, dans ces pays, paiera. Il est maintenant mieux acté qu’elle ne peut s’imputer que sur les salaires ou les profits. L’État peut subventionner les agents privés pour les aider à supporter la hausse du prix du pétrole et accepter une baisse de ses revenus pour préserver ceux des agents privés. Mais le déficit budgétaire ne peut avoir qu’un temps et il faut bien, finalement, que ce soit les salaires et les profits qui supportent le poids accru de la facture.

Un choc de demande négatif

Au choc d’offre induit par la hausse du prix du pétrole s’ajoute un choc de demande, lui aussi négatif, prenant la forme d’une réduction de la de- mande pour les produits nationaux. Ces produits sont devenus plus chers mais ils font face en outre à une demande structurellement plus faible. Le mécanisme à l’œuvre est bien connu depuis les premiers chocs pétroliers. La facture pétrolière ampute le revenu national et réduit donc la demande interne.
Mais elle exerce un effet inverse sur la demande externe puisqu’elle augmente les revenus des pays de l’OPEP et favorise ainsi nos exportations. Le transfert international de richesse que représente le paiement de la facture pétrolière a donc des effets contradictoires. Le premier effet l’emporte néanmoins car les pays de l’OPEP ont une propension plus faible à dépenser leur revenu que les pays importateurs.
L’augmentation de leur consommation et de leurs investissements ne compense pas la réduction de la demande interne dans les pays importateurs de pétrole. Un choc pétrolier représente donc pour eux un choc de demande négatif.
Cette baisse de la demande pour les produits nationaux limite la hausse des prix induite par celle du pétrole et réduit la pression inflationniste. Mais elle contribue également à réduire l’activité et peut justifier, à court terme, un soutien à la demande.
Ce canal de la demande doit aujourd’hui être réévalué́ et mis en perspective. La demande qui s’adresse à la ces pays émane à la fois des pays exportateurs de pétrole et des autres pays importateurs. La demande de chacun d’entre eux, à un moment donné, dépend de ses comportements d’épargne et est ainsi liée aux équilibres financiers et aux mouvements de capitaux. La balance des capitaux, par nature, permet d’étaler dans le temps l’adaptation des comptes extérieurs. En 1974-1975, les pétrodollars inutilisés dans les pays de l’OPEP sont revenus se placer sur les marchés financiers internationaux et ont permis aux pays importateurs de pétrole de financer sans difficulté́ leurs déficits commerciaux.
La situation n’est plus la même aujourd’hui où la propension à consommer et à investir des pays producteurs de pétrole s’est beaucoup élevée et se rapproche de celle des pays développés. Le problème est maintenant de leur vendre au moins autant que de leur emprunter.
Un impact négatif sur le marché du travail
L’impact négatif de la hausse du prix du pétrole sur l’offre et la demande de biens nationaux a des Conséquences négatives sur l’emploi et les salaires. Un pétrole plus cher rend moins rentable l’emploi et diminue la demande de travail. Certes, la hausse du coût du pétrole fait émerger de nouveaux types d’emplois dans des activités nouvelles qui viennent rem- placer les technologies anciennes trop intensives en énergie. Mais les complémentarités dans l’utilisation du pétrole et du travail l’emportent globalement sur ces substitutions.
La hausse du prix du pétrole réduit aussi l’offre de travail. À coût du travail égal pour les entreprises, le renchérissement de leur consommation de fioul et de carburants diminue le pouvoir d’achat des ménages. Il les incite donc à être plus exigeantes en matière de salaires. La hausse du prix de ces consommations joue finalement comme une taxe pesant sur l’offre de travail, qu’elle va donc réduire.
Cette baisse conjointe des courbes d’offre et de demande de travail tend clairement à réduire le niveau d’emploi, mais elle n’implique pas a priori que cette baisse de l’emploi s’accompagne d’une baisse marquée du salaire réel payé par les entreprises, c’est-à-dire calculé en termes de biens produits. Plusieurs raisons poussent pourtant à ce qu’il en aille ainsi.
Un choc pétrolier tend, dès son impact, à réduire les salaires réels pour la simple raison que les salaires nominaux sont souvent fixés pour un an alors que l’augmentation du prix du pétrole réduit le pouvoir d’achat et qu’elle se transmet rapidement aux autres prix.
En second lieu, une pression supplémentaire s’exerce sur les salaires réels. Comme l’ont souligné Rotemberg et Woodford (1991 et 1996), les marges de profit tendent à être contracycliques. Elles augmentent pendant les périodes de ralentissement de l’économie et permettent ainsi aux entre- prises de préserver la rentabilité́ du capital.
Tout se passe comme si la concurrence s’affaiblissait. En basse conjoncture, les gains immédiats pour une entreprise d’une concurrence forte par les prix sont en effet faibles. Les marges de profit restent donc élevées et le partage du revenu national tend à se déplacer au détriment des salaires réels.
À long terme enfin, le poids de l’ajustement retombe aussi surtout sur les salaires car le capital s’ajuste de manière à aligner sa rentabilité́ sur le taux d’intérêt réel mondial dont le niveau naturel n’est guère affecté par les variations du prix du pétrole.

CONCLUSION

Nous terminons cette discussion sur l’OPEP avec quelques recommandations de politiques économiques.
Les prix des matières premières seront très probablement très élevés dans quelques années et peut-être à plus brève échéance, à cause de la forte demande des pays émergents.
Comme la hausse des prix des matières premières est irréversible et constitue un choc d’offre négatif, la politique macroéconomique doit privilégier l’ajustement de l’offre et un maintien ou une amélioration de la compétitivité́ des entreprises. Un soutien macroéconomique à la demande serait inefficace et risquerait d’engendrer une hausse des prix sans grand bénéfice pour l’activité. De minces bénéfices transitoires ne justifieraient pas son coût pour les finances publiques.
Ceci ne signifie pas que les politiques ne doivent pas se soucier de la demande. Dans un contexte de concurrence internationale accrue, une forte demande internationale pour les produits locaux apparait comme la meilleure réponse possible à la hausse du prix du pétrole. Elle rééquilibre les comptes extérieurs et permet de financer la facture pétrolière.
Plus fondamentalement, elle nous permet d’améliorer nos termes de l’échange et de restaurer notre compétitivité́ et notre capacité́ d’exporter sans les faire reposer sur l’acceptation de prix très bas pour nos produits. L’amélioration de nos termes de l’échange revient à augmenter le pouvoir d’achat des revenus nationaux. Elle encourage ainsi le développement de l’offre et une hausse de l’emploi.
L’adaptation à la demande apparait ainsi comme un élément essentiel d’une politique de l’offre. Face à une hausse du prix du pétrole, il sera impossible d’éviter une pression initiale à la baisse sur le niveau général des salaires réels. Leur rétablissement sera tributaire de celui de la compétitivité́ et de la capacité́ d’exporter.
L’absence de soutien à la demande et le choix de laisser s’opérer l’ajustement salarial ne pourraient être remis en cause que dans des circonstances exceptionnelles. L’expérience récente a montré qu’une récession mondiale avec des traits keynésiens restait dans le champ des possibles.
Si une hausse du pétrole se matérialisait dans un pareil contexte, bien que cela soit a priori peu probable puisque le niveau de l’activité mondiale est le principal facteur de hausse du prix du pétrole, les politiques de demande pourraient s’avérer nécessaires pour éviter un approfondissement de la récession.
La hausse du prix du pétrole frappe particulièrement certains secteurs et certaines categories de ménages. Les mesures de soutien dont ils pourront bénéficier ne doivent pas freiner l’adaptation à un pétrole cher. Elles doivent donc avoir un caractère personnalisé et temporaire et s’accompagner d’aides à une adaptation technologique.
Assurer une forte demande étrangère pour les produits locaux constitue un impératif. Elle permet d’équilibrer les comptes extérieurs. Plus profondément, elle est le seul moyen de maintenir ou d’améliorer les termes de l’échange, d’augmenter ainsi le pouvoir d’achat des revenus et finalement de maintenir un niveau d’emploi élevé et de qualité́.
Il est important en particulier de développer une spécialisation productive qui permet d’obtenir des parts de marché à l’exportation importantes dans les pays exportateurs de pétrole.
Quelle est la nature de cette spécialisation ? Qu’importent les pays exportateurs de pétrole quand le prix du pétrole est élevé ? Qu’exportent les pays en développement qui ont des parts de marché élevées dans les pays exportateurs de pétrole ?
Il est impératif de trouver une réponse à ces différentes questions pour tout pays en développement ou importateur de pétrole.
Pour ça, il faut commencer par vous libérer de la servitude volontaire comme nous l’avions toujours annoncé dans nos précédentes publications.
Il faut être capable de se prendre en charge au plan scientifique par la meilleure spécification de modèles de politiques économiques adaptés à la structure de vos économies.
Ceci vous amène à l’obligation de financer votre économie, en refusant de contempler majestueusement l’effondrement de votre secteur réel, en refusant d’appliquer les politiques monétaires de grands pays qui ont déjà la croissance, les infrastructures, le système éducatif assez compétitif, le système de santé aussi compétitif, qui ont pu réduire la précarité, la pauvreté relative, la déchéance des revenus.
Etre capable de mieux faire l’arbitrage entre votre croissance et chômage, votre taux de chômage et inflation, ceci est un passage obligé pour toute cohérence économique.
Etre capable de mieux faire le diagnostic de votre économie sans complaisance, ni dopage de chiffres et faire de véritables recommandations de politiques économiques aux autorités compétentes,
En somme, éviter toute répression financière et monétaire.

BIBLIOGRAPHIE
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(2) Guy Maisonnier ingénieur économiste, spécialiste des marchés pétroliers, au sein d’IFP Energies nouvelles. (©OPEP)
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(26)Patrick Artus, Antoine d’Autume, Philippe Chalmin et Jean-Marie Chevalier, Les effets
d’un prix du pétrole élevé et volatil
Rapport
Commentaires Benoit Cœuré Roger Guesnerie
Compléments
Gaël Callonnec, Marie Clerc, Thomas Gaudin, Yannick Kalantizs, Caroline Klein, Guy Lalanne, François Lescaroux, Vincent Marcus, Valérie Mignon, François Moisan, Erwan Pouliquen et Olivier Simon
Direction de l’information légale et administrative. Paris, 2010-ISBN:978-2-11-008213-8
(27) TAOUFIK RAJHI1, MOHAMED BENABDALLAH2 & WIDED HMISSI3Impact des chocs pétroliers sur les économies africaines : une enquête empirique
Dave O’Reilly Président de Chevron Texaco
Février 2005, HOUSTON
Economiste, Banque Africaine de Développement
2 Faculté des Sciences Economiques de Tunis (Laboratoire d’Intégration Economique Internationale) 3 Ecole Polytechnique de Tunis
Nasser KEITA, PhD
Directeur du Laboratoire de Recherche Économique et Conseils (LAB-REC)
www.lab-rec.org

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