Nostalgie congolaise : voyage au temps des pionniers de la rumba

Loin de la confusion qui entoure les résultats des dernières élections, le label Buda Musique (connu pour les séries Ethiopiques et Zanzibara) vient de publier Nostalgique Kongo, une sélection de rumbas pionnières enregistrées dans les années 50 et 60. Nostalgie quand tu nous tiens…

Réunis par Philippe Zani, ces 23 titres offrent l’avantage d’être pour beaucoup introuvables aujourd’hui, mais aussi de dépasser le berceau de la rumba congolaise : le Pool Malebo et ses deux villes jumelles Brazza & Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa).

Car, à côté des doyens connus comme Wendo Kolosoy, Camille Feruzi ou Léon Bukasa, on trouve d’autres artistes moins connus dont certains chantaient dans d’autres langues que le lingala, passeport en vigueur tout au long du fleuve Congo, et langue première de la rumba congolaise. Kikongo, swahili, douala… du Kenya au Cameroun, la rumba se décline et se répand à cette époque comme une traînée de poudre. Une manière de montrer, dès les années 50, que cette musique qui régnerait longtemps en impératrice incontestée de toutes les pistes de danse au sud du Sahara, avait déjà bien entamé son expansion. On la jouait donc à Douala, le grand port camerounais, dans la voix de Ebongue Bollanga ou de Gustave Dalle, mais aussi au Kenya grâce au duo Isaya Mwinamo et Tom Miti. Ces derniers ouvrent la compilation avec Mpenzi Tina (Bien-aimée Tina), qui tourne, on l’aura compris, autour du thème le plus représenté dans la rumba : l’amour.


« Tango ya ba Wendo », le temps des pionniers

Outre ces curiosités, le disque nous replonge dans une époque pionnière, celle des premiers enregistrements d’un genre alors encore très souvent acoustique. Guitares sèches, maracas, contrebasse parfois bricolée avec un manche à balai et une bassine, saxophone, et voix. On y entend quelques très bons titres de Wendo Kolosoy : boxeur, mécanicien sur les bateaux et chanteur populaire, qui signa en 1948 Marie Louise, premier tube de l’histoire de la rumba congolaise. On l’entend ici avec le fameux trio BOW (formé d’Henri Bowane, Manuel d’Oliveira, et Wendo) dans deux titres jubilatoires qui sont une véritable bouffée d’optimisme et de joie en ces années où le Congo, encore belge, commence à rêver d’indépendance. Mais aussi Jimmy de l’Hawaïenne (à l’état civil Zacharie Elenga), natif de Brazza, en duo avec son compère Paul Mwanga, né quant à lui en Angola. Tous deux (et bien d’autres, comme le brazzavilois Paulo Kamba) partagent la culture Kongo, du nom de l’ancien royaume qui s’étendait sur un vaste territoire comprenant le nord de l’actuel Angola, le sud du Congo Brazzaville et l’ouest de l’actuelle RDC. Dans Nostalgique Kongo, ils rendent hommage aux Amis Benatar, les deux frères qui fondèrent le label Opika.


Premiers labels, premiers studios

Entre la fin des années 40 et le début des années 60, les maisons de disque se multiplient, souvent tenues par les commerçants – en majorité des Grecs qui, au milieu de toutes sortes d’articles de quincaillerie, avaient commencé dès la fin des années 30 à vendre des 78 tours importés. Parmi ceux-ci figuraient les fameux GV, une série de rééditions du label La Voix de son maître (His master’s voice) en association avec Gramophone Victor (GV). Mais les musiciens, qui en furent les premiers passionnés, rebaptisèrent spontanément la série « grands vocalistes », comme le rappelle Thibault Leroux, qui signe l’excellent livret qui accompagne la compilation. La série GV influencera les premières générations de musiciens urbains, qui repiquent à l’oreille les standards — pour la plupart cubains — et les réaclimatent peu à peu à leur goût, leur style respectifs, et à leur langue. De cette rencontre naîtrait bientôt la rumba congolaise. Forts du succès de la vente de disques, les commerçants grecs comprirent qu’il y avait un marché et de petits orchestres qui poussaient comme des champignons dans les capitales jumelles des deux Congo. Ils eurent du flair, et fondèrent leur propre label. Après Olympia (1946), il y eut Ngoma (1947), Opika (1950), Esengo (1951) ou encore Loningisa (1955). C’est dans leur studio que les géants congolais Franco ou encore Kabasele firent leurs premières armes. Et c’est dans ce réservoir unique que sont puisées la plupart des titres de Nostalgique Kongo.

En se penchant sur l’itinéraire des artistes qui y figurent, on se rend compte à quel point l’actuelle Kinshasa, qui disposait des studios d’enregistrement et de la puissante radio Congolia, fut l’incroyable creuset d’une modernité originale, puisant dans l’infinie variété des traditions musicales congolaises. On surprend sur certains morceaux ici une flûte à bec, une clarinette, et même un piano qui fait sonner la rumba de Wendo Kolosoy comme une lointaine cousine du ragtime américain.

Bref, qu’on soit nostalgique ou pas, ce disque d’autant plus vivant que des ambiances de la vie congolaise ont parfois été glissées entre les chansons, résonne comme un magnifique voyage dans le temps, quand les futurs rois de la rumba congolaise expérimentaient leur nouveau son.

Nostalgique Kongo (Kongo ya nostalgic), Buda Musique, sortie le 18/01/2019.

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