Histoires de Fela : un cercueil pour le chef de l’État

Le vieux lion Binda Ngazolo revient à son bréviaire : Fela dans le texte. Important, surtout quand on sait que le roi de l’afrobeat l’a sauvé de bien des fausses routes, et autres casse-pieds. Aujourd’hui, « Coffin for Head of State » (1981).

Tout commence ce jour-là quand un petit frère doublé d’un authentique gangster fait irruption dans mon « entrer-coucher » (entendez un logement à peine assez grand pour y mettre un lit). Nous sommes quelque part dans un quartier impopulaire d’Abidjan. L’homme est sapé à faire pâlir de jalousie un pape (de la sape). Je l’avais perdu de vue depuis un sacré bout de temps, et suis littéralement interloqué par son nouveau style. Un vrai lord british, mais pas très catholique. Protestant, en l’occurrence, tendance évangéliste, comme le confirme la suite : « Vieux-père ! Est-ce que tu sais que Jésus t’aime ? » Je lui réponds : « hein ? En quelle occasion ? Petit frère, je demande hein ? Qui t’a envoyé ? » Il m’affirme sans rire, que c’est Jésus lui-même qui lui a demandé de venir me dire cette bonne nouvelle (Intérieurement, je me dis : « ça y est ! le gars a eu un sévère court-circuit »). Je suis tenté de le virer aussi sec. Mais je me rappelle aussitôt qu’il ne faut jamais contrarier un fou. Surtout un fou de Dieu. (Par les temps qui courent, ça peut vous coûter la vie).

Par mesure de prudence, je laisse bavasser le gars ; Il se lance donc dans un long prêche, ponctué d’alléluias. Sans « Amen », puisque je suis sans voix et que dès lors, le chœur n’y est pas. Dans son propos, il fortement question du Saint-Esprit qui se serait manifesté à lui, et qui l’aurait consacré Pasteur. Comme il me sent quelque peu sceptique, il m’invite à le suivre. Pour dire la vérité, il commence franchement à me saoûler. Mais je suis curieux de voir jusqu’où va son délire. Donc je le suis.

Dehors, il me montre sa limousine rutilante. Il me parle de son temple, de ses ouailles composées essentiellement de la crème des rupins, des affairistes et autres politicards du coin, sans oublier le menu fretin des crétins qui se ruinent pour le Saigneur à blanc. Il me vante sa petite entreprise qui, comme dirait l’autre, ne connait pas la crise. Bref, il essaye de m’embobiner, quoi.

Le souci c’est que, pour ma part, je tire plutôt le diable par la queue. Je ne vois donc pas ce que je viendrais faire dans son paradis infernal. Il sent que je me désolidarise. C’est alors qu’il me sort son argument massue : la flatterie. Il me dit qu’il admire ce que je fais. Qu’avec le talent de conteur que Dieu-m’a-donné, si je me donne à Jésus et surtout si je le suis lui, étant donné qu’il a un contrat d’exclusivité avec Dieu lui-même et qu’il est par ailleurs l’unique chemin vers le Seigneur, il se porte garant de me sortir de ma misère. Je pourrais faire salle comble tous les dimanches, si je participe à son show. Car « Jésus est la solution ! » Pendant qu’il continue de dérouler son boniment, le temps se fige. Arrêt sur image… L’esprit de Fela prend possession de mon corps : c’est la transe (à chacun son délire). Soudain, au centre de mon être, j’entends distinctement l’avertissement du maestro…


Amen, amen, amen …

Au nom de Jésus-Christ notre Seigneur
Par la grâce du Seigneur tout-puissant
Allah est grand !  La paix soit avec vous au nom du Prophète Mohammed
Je suis allé dans beaucoup de villages partout en Afrique (bis)
La plus belle maison, c’est la maison du pasteur
Mon peuple lui, est englué dans les endroits les plus misérables
Le pasteur a les habits les plus propres
Alors que mon peuple n’a même pas de quoi s’acheter du savon
Tout le respect est réservé au pasteur
Alors que les pasteurs font des choses mauvaises, mais alors très mauvaises..
Au nom de Jésus-Christ notre Seigneur…

Amen, amen, amen !

1981. Il faut se souvenir des ingrédients du cocktail politique explosif de l’époque : vous prenez une goutte d’inconséquence, une bonne rasade de mauvaise gouvernance, vous y ajoutez une dose de corruption endémique, et quelques larmes de la crise économique des années 70/80. Vous ajouterez bientôt à tout ça, dans les années 90, une rasade du fameux Programme d’Ajustement Structurel (P.A.S.) des institutions de Bretton Woods (ou l’art de serrer la ceinture à celui qui n’a plus que la peau sur les os)…. Vous secouez violemment, et vous obtenez une misère sans fond, aussi bien spirituelle que matérielle.
On peut donc imaginer le degré de désespérance dans lequel toute cette confusion a plongé bon nombre d’Africains. La crise a fait de la religion et de la politique les deux seuls investissements sûrs. Et ceux qui combinent les deux s’enrichissent plus rapidement encore.
Des vocations vont naître de cette ambiance de mythomanie collective et généralisée. Toutes sortes de bonimenteurs et autres faux prophètes poussent comme autant de champignons vénéneux : tout ça, au nom d’un Dieu qui a d’autant plus bon dos, qu’il ne peut pas venir directement confondre tous ces escrocs de haut vol.                                                                                                             

Le Nigéria que raconte Fela à travers sa musique est un puissant révélateur des conséquences du marasme spirituel et économico-politique en Afrique, en ces années 70/90. Pour ce qui est du Nigeria, c’est d’autant plus paradoxal qu’il s’agit d’un grand pays africain, riche de surcroît. Mais il est dirigé par des militaires qui savent sucer, pour leur plus grand profit, les deux mamelles de la politique et de la religion.                                                                                                                                                                  

Le général Mathew Olusegun Obasanjo (un fidèle du christianisme évangélique baptiste du sud du Nigéria) arrive au pouvoir quand le général Murtala Muhammed (un musulman du nord du Nigéria) est tué le 13 février 1976 lors d’un coup d’état manqué. Murtala était lui aussi arrivé au pouvoir par un autre coup d’état le 29 juillet 1975, et Obasanjo (le chrétien) était alors son chef d’état-major. Une fois au pouvoir, le général Obasanjo nomme le général Shehu Yar’adua (un musulman du nord) comme vice-président (de 1976 à 1979). Ce dernier est mort en prison le 8 décembre 1997 alors qu’il purgeait une peine pour sa participation présumée à un coup d’état contre un autre général-président : Sani Abacha. Bref, les militaires jouent à Games Of Thrones avant la lettre, et Fela dénoncera d’ailleurs avec force tous leurs micmacs de caserne dans la chanson « Army arrangement » (1985). Mais ça, je vous en reparlerai…

J’ai infiltré le milieu des affaires
J’ai regardé j’ai observé et j’ai vu qu’ils passent leur temps à faire
de mauvaises choses. De très mauvaises choses :
Corruption, népotisme comme ils appellent ça, eux-mêmes
dans chaque promotion au cœur de la moindre transaction.
Je dis que j’ai marché, marché, tellement marché…
J’ai regardé, observé …
Oui, j’ai marché, j’ai voyagé, j’ai exploré
J’ai bien compris comment se trafiquent les affaires un peu partout en Afrique.
Le Nord et le Sud (du Nigéria) ont chacun leurs tactiques
Une tactique chrétienne et une tactique musulmane
Partout où règnent les musulmans
Le poste de directeur revient au plus ancien des alhaji
Partout où règnent les chrétiens
Le poste de directeur revient au meilleur ami de l’évêque

Quand on écoute bien Fela, on se rend compte à quel point il était visionnaire. Aujourd’hui, on peut sérieusement se demander si les uns et les autres n’auraient pas volontairement entretenu les divisions et les disparités entre le sud et le nord du Nigéria. Toutes ces manipulations semblent être à l’origine des terribles violences religieuses qui terrorisent le pays depuis tellement longtemps. Certains activent toujours les mêmes vieilles tactiques politiques, dont l’objectif serait de rendre le pays ingouvernable. Diviser pour mieux piller. On a installé la division dans l’esprit des Africains, de même que l’auto-déconsidération, le mépris et le rejet de leurs propres traditions, abandonnées au profit des traditions des autres. Fela nous fait une petite piqure de rappel :

Ce n’est un secret pour personne que nous autres africains, vivions en accord avec nos traditions depuis des millénaires
Et puis… ces organisations dont l’unique but, est de se faire de l’argent
Elles sont venues nous plonger, nous autres africains dans une confusion totale…
Au nom de Jésus notre seigneur… 
Amen, amen, amen !

[Refrain]

Donc, j’ai marché, marché, tellement marché !
Je suis allé dans beaucoup d’endroits
Je suis allé jusque dans les arcanes du gouvernement
Et j’ai vu, j’ai vu oui, j’ai vu…
Toutes les mauvaises, les très mauvaises choses qu’ils font !

Regarde Obasanjo ! 
Avant de faire quoi que ce soit, il va d’abord se mettre à vociférer :
« Oh Seigneur ! Oh Seigneur ! Oh Seigneur ! Seigneur tout-puissant ! »
« Oh Seigneur ! Oh mon Dieu ! »
Tout en continuant de commettre des horreurs

Regarde Yar’adua ! (bis)
Avant de faire quoi que ce soit, il va d’abord se mettre à vociférer
« Habba Allah ! Habba Allah ! Habba Allah ! »
« Habba Allah ! Habba Allah ! »        
Sans jamais arrêter de commettre des horreurs

Au Nom de Mohammed notre Prophète 
Amen, amen, amen !
Par la grâce d’Allah le tout-puissant 
Amen, Amen, Amen ! …

« Coffin for Head of State » entendez « Un cercueil pour le chef de l’état » sort en 1981, soit trois années après la défenestration et le décès tragique de la mère de Fela,  Funmilayo Kuti. Symboliquement, en mémoire de sa mère, le « Black Président » et les siens iront déposer un cercueil devant le siège du gouvernement militaire. Un épisode qui donne son titre à la chanson, et que Fela relate plus loin, sans oublier d’indexer les Obasanjo et autres Yar’adua dont je vous parlais plus haut.

Oui j’ai marché, marché, tellement marché !
Je suis allé dans tellement d’endroits
Je suis allé dans les arcanes du gouvernement
J’ai vu, oui, j’ai vu
Toutes les mauvaises, mais alors des choses tellement mauvaises qu’ils font…
Ils n’arrêtent pas de voler tout l’argent du pays
Ils ont tué tellement d’étudiants
Ils ont brûlé tellement de maisons
Ils ont aussi brûlé ma maison
Ils ont tué ma maman

Fela Ransome Kuti (à gauche) et Funmilayo Ransome Kuti (au centre)
J’ai donc porté le cercueil de ma mère
Et J’ai marché, marché, marché
Le mouvement du peuple a marché, marché, marché avec moi !…
Les jeunes pionniers africains ont marché, marché, marché, avec Moi !…
Nous sommes allés à Obalende
Nous sommes allé à la caserne de Dodan
Nous sommes arrivés devant la porte !
Nous y avons posé le cercueil
Obasanjo était là avec son estomac volumineux rempli de graisse
Yar’adua était là aussi avec son cou on dirait une autruche
Nous avons posé le cercueil
[Refrain]

Et ils finiront bien par le prendre !

Ils ne veulent pas le prendre ?

Qui n’a pas peur d’un cercueil
Mais ils devront bien le prendre
Qui osera le prendre en premier ?
Parce qu’ils doivent bien le prendre
C’est le résultat des horreurs qu’ils n’arrêtent pas de commettre
Ils ne veulent pas prendre le cercueil
Mais… Obasanjo va bien devoir l’agripper
Yar’adua va bien devoir l’y aider.
Oui, ils ne veulent pas prendre le cercueil
Obasanjo va devoir porter le cercueil
Yar’Adua va devoir suivre le mouvement
Ils n’osent pas le prendre ! (bis)
Mais il est là dans leur espace
Il est là maintenant (bis) 
Il est là maintenant (bis)
[Refrain]
Ils vont bien finir par le prendre …

Les dernières notes de « Coffin for Head of State » me sortent progressivement de ma transe. Les lèvres du pasteur-bidon s’agitent toujours frénétiquement dans mon espace vital. Je suis obligé de lui dire : « Petit frère, je suis désolé pour toi, mais au cas où tu l’aurais oublié, je suis un Vieux Lion qui écrit son propre livre d’histoire. Et, j’ai retiré au prédateur le pouvoir de le faire à ma place. Ce serait donc une grave erreur de me prendre pour une brebis égarée. Alors mon ami, va grossir ton troupeau d’ahuris ailleurs…  Au nom de FELA ! Sors de ma tanière ! Allez ouste ! ». Amen.

Lire ensuite : Histoires de Fela : Sorrow, Tears and Blood

Fela Anikulapo Kuti, Toronto, 1989 – (c) Rick McGinnis –  Source : www.villagevoice.com

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