Crise de liquidités en Guinée : le Premier ministre face au dilemme du Compte Unique du Trésor (CUT)
Face à l’assèchement des liquidités dans le système bancaire guinéen, le Premier ministre Amadou Oury Bah amorce un débat sensible : la remise en question, même implicite, du Compte Unique du Trésor (CUT), une réforme emblématique instaurée sous le régime du professeur Alpha Condé et largement saluée à l’époque, notamment par les institutions de Bretton Woods (FMI/ Banque mondiale). Ce dispositif, qui visait à centraliser toutes les ressources publiques dans un seul compte pour en assurer la traçabilité, avait permis de freiner significativement les pratiques de détournement de fonds publics. Même si, malgré tout, au vu de tout ce qui se raconte à la CRIEF, certains margoulins ont quand même trouvé le moyen de siphonner les deniers publics…
Aujourd’hui, dans un contexte économique marqué par une raréfaction inquiétante de la monnaie fiduciaire et une pression croissante des acteurs économiques, le chef du gouvernement avance avec prudence. Il ne remet pas frontalement en cause le CUT, mais laisse entrevoir la possibilité d’un réaménagement. En témoignent ses récentes instructions visant à restreindre les décaissements en espèces au sein de l’administration à commencer par la Primature, en privilégiant les virements bancaires, mesure à la fois technique et symbolique, révélatrice d’une volonté de repositionnement sans rupture.
Cette posture intermédiaire, où le Premier ministre propose sans décider, trahit à la fois la complexité du problème et la difficulté à trancher entre deux impératifs contradictoires : préserver l’orthodoxie financière exigée par les partenaires techniques et répondre aux urgences de trésorerie qui étranglent les opérateurs économiques, l’administration elle-même, voire les établissements publics.
Pour sortir de cette impasse sans compromettre les acquis en matière de bonne gouvernance, plusieurs pistes pourraient être explorées : un assouplissement ciblé du Compte Unique du Trésor pour certains comptes opérationnels ; une meilleure coordination entre la Banque centrale, le Trésor public et les banques commerciales ; ou encore une relance active des paiements de l’État vis-à-vis du secteur privé afin d’injecter des liquidités dans les circuits formels.
Mais tant que le gouvernement se limite à des ajustements conjoncturels, sans assumer pleinement un cap stratégique lisible, il expose l’économie nationale à un risque de paralysie progressive. Amadou Oury Bah, s’il entend restaurer la fluidité monétaire et la confiance des opérateurs économiques, devra inévitablement sortir du confort du « ni réforme ni statu quo », et s’engager dans une décision forte, assumée, articulée autour d’une vision économique cohérente. À défaut, le politique continuera d’éclipser le technique, et la relance tant attendue demeurera un vœu pieux.
Abdoulaye SANKARA


